27.06.2009

AUBE, la saga de l'Europe 241

Il avait talonné son cheval. La course à bride abattue l’avait emporté loin. Il se mit au pas. Il suffoquait de honte. L’absinthe de l’opprobre brûlait sa gorge. Ses hôtes le voueraient aux forces noires ; les convoyeurs enverraient un homme à sa poursuite. Les dieux sondent les reins et les cœurs. S’il devait être maudit parmi les hommes, qui ne sauraient jamais la raison profonde de ses actes, leur indulgence lui était acquise. Il avait des provisions, une bonne arme. Rien d’autre n’importait. Une fois son devoir accompli, il livrait son corps et sa mémoire à ceux à qui il avait manqué. Ils ne pourraient guère le lui faire payer. Les hommes de Kleworegs l’auraient mis en pièces avant.
L’aube éclaircissait le ciel. Le jour serait frais et sec. Les sabots de son cheval ne marqueraient pas le sol. Maigre répit ! Quelques questions, un brin de réflexion, ils devineraient où il allait. Il s’était – que pouvait-il faire d’autre ? – trop intéressé au roi du Cheval ailé. Ils sauraient qu’il était à ses trousses. Tout dépendait du moment où ils se réveilleraient, constateraient leur malheur, décideraient de le venger. Ils ne pouvaient abandonner leurs bêtes. Un seul partirait à ses trousses. Ce serait endurance contre endurance, ruse contre ruse. Il lui échapperait le temps nécessaire.
Kleworegs n’aurait pas cette chance... Il ne savait pas sa némésis en marche.

Quelle migraine ! Les mouches à miel vrombissaient sous son crâne ; il n’arrivait pas à décoller ses paupières. Il cracha sur le bout de ses doigts et se les passa sur les yeux. Il put enfin les ouvrir. Medhwedmartor, seul solide, soulevait et lançait au loin de lourdes pierres. Tout le reste de l’escorte sortait du lourd sommeil de l’ivresse. Pourvu que les gardes du k’rawal n’aient pas suivi son mauvais exemple ! Le Joyau, entouré du respect inhérent à tout objet sacré, ne risquait rien. Mieux valait cependant que ses protecteurs restassent lucides à tout instant.
Il s’étira, se leva, gourmanda ses troupes. Des yeux s’écarquillèrent, des bouches s’ouvrirent en longs bâillements, on grogna, on grommela, mais tous furent bien vite debout.
Il avait soif. Il se fit apporter une grande outre d’eau, glacée comme la rosée du matin. Il se sentit tout de suite mieux. Le vrombissement dans sa tête décrût, disparut. Il fit jouer ses muscles. Il les sentit s’assouplir. Cette nuit d’ivresse ne laisserait pas de séquelles. Elle avait même eu du bon. Il n’avait pas eu les cauchemars qu’il redoutait après la mort du patrouilleur.
Il se dirigea vers le chariot du butin. Pewortor y avait veillé, malgré les monceaux de viande et les cruchons d’hydromel engloutis. Il fut un peu jaloux. Son nouveau ner avait tenu mieux que lui tous ces excès. Ah mais ! Il n’avait pas passé la nuit à soutenir un agonisant, lui. Plutôt une fausse excuse que reconnaître la supériorité, en force et en résistance, d’un ancien troisième caste ! Envier un forgeron n’était pas digne de son rang. Il oublia vite son souci. Il était temps de partir.
Après de longs préparatifs, ils se mirent en route. L’escorte du Joyau, à sa grande surprise, se vit entourée de sa propre escorte. Tout le village honoré de sa présence lui faisait cortège. Elle s’égrena petit à petit, mais il en restait encore quand ils parvinrent au village suivant. Cette popularité l’inquiéta. Quelle folie d’avoir jalousé Pewortor ! Si les dieux s’irritaient de toutes ces acclamations ?

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