26.07.2009

AUBE, la saga de l'Europe 245

Il réfléchit. L’acquéreur avait été bien léger. Il aurait dû s’étonner de ce troc trop favorable. Il comptait gruger un naïf. L’arrivant, lui, pouvait être un voleur habile. Il s’était entendu avec un complice. Il lui avait confié son cheval à vendre. Maintenant, sous couvert de son malheur affiché, il tentait de le reprendre à son acheteur. Le jugeait-il assez crédule pour accepter de le lâcher ?
Marchand, voleur. C’était une seule et même sale engeance. Il décida de ne pas décider. Les dieux s'en chargeraient.
– L’étalon Albhos Ster a appartenu au guerrier qui le réclame, mais lui a-t-il été volé ces jours-ci ou l’a-t-il vendu il y a longtemps, et espère-t-il le récupérer par ruse et cautèle ? Il faudrait des témoins. Avant de les trouver, nous serons tous morts. Qu’il se soumette au jugement des dieux ! ...
Il se dirigea vers une haute barrière. Il se campa à sa droite.
– Si ce coursier à l’étoile blanche est tien, tu le maîtrises bien. Fais-la lui sauter. Cela n’est possible qu’avec une bête qu’on a bien en main et qui fait corps avec son cavalier. Si tu réussis, tu repars avec lui, et tu prends une bête de ton choix à ton accusateur. Sinon, il le garde, et tu lui donnes le tien. Il en sera de même si tu refuses cette épreuve. Ta réponse ?
– En doutes-tu ! ?
Le prêtre alla prendre le cheval par la bride. Il le lui amena. Le convoyeur flatta la tête de son ami, et sauta d’un coup sur son dos. Plusieurs guerriers, non loin, le guettaient, juchés sur leurs montures. Ils s’attendaient – l’envie l’en avait effleuré un instant devant la difficulté de l’épreuve – à ce qu’il tente de fuir. Il ne leur offrirait pas ce plaisir. Difficile n’est pas impossible. Les dieux l’aideraient. Il prit son élan.
Les sabots arrière frôlèrent la barre. Les acclamations le rassurèrent. Il avait réussi. Il avait fermé les yeux en sentant le léger choc sur le bois. Quand il les rouvrit, une petite foule l’entourait et tapotait les flancs de son cheval. Un autre groupe serrait et insultait son accusateur. Il les héla.
– Laissez-le !
Il s’avança vers lui. L’homme regardait ses doigts de pied, buté et morose. Il serait chevaleresque.
– Inutile de m’emmener à ton enclos choisir ma bête ! C’est fait. Je prendrai celle qu’on t’a volée. Je n’en veux pas d’autre.
Le marchand soupira. Il s’en tirait à bon compte. Il ne put faire moins que de lui donner d’abondantes provisions. Ses renseignements étaient bien plus rares. Le cheval bai échangé contre Albhos Ster ressemblait à des centaines, à des milliers d’autres. Qui brouille ainsi sa piste prépare un mauvais coup. Il fallait reprendre la route.

Il était parti depuis un bon pas du soleil. Ses côtes lui faisaient mal. Il s’arrêta un moment. Il était un peu tôt pour se coucher, mais un surcroît de repos lui ferait du bien. Son antagoniste n’avait pas épargné ses coups. Il avait été trop indulgent. Qu’est-ce qui l’avait pris de refuser le coursier qu’il lui devait ? Sa volonté de rattraper son voleur l’étonnait plus encore. N’avait-il pas eu ce qu’il voulait ? Blanche Étoile paissait à quelques pas... Et il continuait sa chasse, devenue vaine... Rien que pour se venger des coups reçus ? Non, il y avait autre chose. C’est lui qui avait suggéré à ses amis de trouver Kleworegs. Le voir, s’en faire connaître, le protéger de son ennemi, devenir en le sauvant un héros célébré, était son nouveau but. Il ne poursuivait plus son voleur, mais la gloire. Sa nouvelle cible était bien plus digne que l’ancienne. Avec quel plaisir, sinon, les aurait-il attendus !

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