03.08.2009

AUBE, la saga de l'Europe 248


Le messager savait quelle trouée emprunter. Le jour même où ils avaient renoncé (Que pouvaient-ils faire d’autre ?) à se reposer dans les parages du village inondé, ils trouvèrent un petit abri à l’entrée de la piste. Ils y dormirent tout leur saoul. Il se lamentait sur son Walkwis. Il deviendrait un immonde nid de moustiques. Ses compagnons tentèrent de le consoler. On créerait tout près un nouveau rendez-vous de trappeurs et de chasseurs, aussi vivant et animé. Cela ne lui fit aucun effet. Il avait attrapé un sérieux rhume sur les ruines du wiks de son enfance. Cette conjonction de maladie et de destruction était un présage funeste.
Kleworegs regardait sa troupe. On y toussait, éternuait, crachait, se mouchait à tout va. Même Pewortor, fier pourtant de sa solidité à faire honte au roc, éternuait, de temps à autre, en sonorités à faire s’écrouler une montagne.

Il essayait de trouver la piste de l’escorte. Pendant longtemps des caravanes avaient fait la navette entre le marché aux fourrures et Kerdarya. En désespoir de trouver les traces de ceux qu’il cherchait, il suivrait la plus fréquentée, aux ornières les plus profondes. Les autres menaient à des culs de sac ou l’éloigneraient. Si son instinct le trompait ? Il fut vite rassuré. Accroché à une tige d’herbe brillait, sous le soleil, un gros crachat sanguinolent. En un instant, des centaines de détails à peine entrevus, encore moins remarqués, tout au long de son chemin, se remirent en place. Il était tombé juste. Elle était tout près, au bout de cette route. Pourvu qu’ils n’aient pas envoyé un détachement en surveiller les arrières ! Le risque en était mince. On n’attend pas, en terres amies, celui dont le cheval a voulu muser ou souffre des sabots. Il pourra toujours rejoindre les siens à leur halte.
Continuerait-il jusqu’à la rejoindre et l’observer au cas où il devrait frapper de nuit ? S’arrêterait-il dès qu’il verrait un lieu assez abrité ? Il opta pour le premier terme. Même s’il ne devait qu’entr’apercevoir sa cible, et s’endormir aussitôt après, le but entrevu mettrait dans ses veines une nouvelle puissance et conforterait sa volonté. Il se sentirait plus assuré pour sa vengeance. Il n’avait jusqu’à présent qu’entendu un nom. Il devait, pour savoir s’il aurait la force de frapper, voir un homme.
Il chevaucha, chevaucha dans la nuit. Ses yeux se fermaient, il baillait. L’orée du bois se rapprochait. Soudain, sous les rayons de lune tombant d’entre les branches dépouillées, il vit un petit feu, et de nombreux petits monticules entourant un monticule plus gros... Kleworegs, son escorte, son chariot... Il touchait au but.

Il s’était installé tout près du camp. Ils allaient se réveiller. Il attendait, impatient. Il apercevrait Kleworegs avant de s’endormir. Il avait fait un long détour et attaché son cheval à bonne distance pour éviter que, sentant ses congénères, il ne hennît. Il se tenait derrière un buisson de ronces. Elles avaient perdu presque toutes leurs feuilles, mais avaient poussé drues, serrées à former un muret qui le cachait, et hostiles. Personne ne viendrait par ici. À condition de ne pas s’endormir de fatigue sur les épines, son poste de guet était plus confortable que celui d’où il avait observé son sanglier.
Le petit camp était silencieux. Les sentinelles, zélées, tendaient l’oreille au moindre bruit. Il avait avancé, furet, en tapinois. Elles n’avaient rien remarqué de son approche et de son affût muets. Le feu s’éteignait à mesure du lever du soleil, comme si sa pauvre lueur s’effaçait devant l’éclat céleste. Les guerriers s’éveillèrent.
Ils se plaignaient de la fraîcheur nocturne. Quelle fraîcheur ? L'attente avait coupé en lui toute sensation. À mesure qu’ils s’étiraient et se levaient, il tentait de deviner lequel allait mourir. Certes pas le colosse qui se raclait la gorge et venait de cracher vers le buisson, le manquant de peu malgré la distance. Le borgne qui le saluait avait bien une prestance royale, mais Kleworegs eût été connu sous ce nom s’il avait perdu un œil. Assez joué aux devinettes ! Il le saurait vite. C’est toujours le roi qui donne le signal du départ. Pourvu qu’ils ne tardent pas. Le sommeil le gagnait.
L’ankylose se mit de la partie. Il tint bon. Cette attente l’avait édifié. L’attaque de nuit, furtive et imparable, était exclue. Les gardes ne l’avaient pas remarqué pour la seule raison qu’il était resté au-delà du cercle de sécurité qu’ils s’étaient tracé. Le corps du mulot que le plus gros avait tranché en deux, rien que pour vérifier ses réflexes et s’assurer de sa précision, était là pour le prouver. Il n’aurait pas le temps, de cette façon, d’accomplir sa vengeance.
Il revint à l’escorte. Ils étaient à cheval, prêts à partir. Un grand homme mince et musclé, à sa tête, levait son bras armé.
– Pour la gloire de notre nom, en route, compagnons !
Kleworegs ! C’était lui ! Il savait enfin à quoi il ressemblait.
La seule chose qu’il ne savait pas encore était comment il le tuerait, mais il le tuerait. Ça, il le savait.

Ecrire un commentaire